Le géant congolais qui fait trembler la division
L’actualité des poids lourds tourne en ce moment autour d’un seul nom : Martin Bakole. Né le 1er juin 1993 à Kananga, en République Démocratique du Congo, Martin Bakole Ilunga est aujourd’hui l’un des boxeurs les plus redoutés de la catégorie reine. Installé en Écosse depuis 2016, c’est sous la houlette du coach Billy Nelson à Airdrie qu’il a construit le monstre qu’il est devenu : 2,08 mètres, une allonge dévastatrice, une technique froide et une puissance de frappe qui laisse des traces durables dans les mémoires de ceux qui ont eu le malheur de l’affronter.
Son parcours est celui d’un homme qui a tout construit dans l’ombre, loin des projecteurs et des couvertures médiatiques faciles. Il boxe, il gagne, et il avance. Une seule défaite figure à son palmarès, un TKO au 10e round face à Michael Hunter en octobre 2018, une blessure d’orgueil rapidement refermée. Depuis, il a enchaîné les victoires contre des adversaires de calibre croissant, se hissant progressivement dans les classements mondiaux jusqu’à devenir un incontournable de la division. Sa réputation dans les vestiaires est sans appel : c’est un boxeur que beaucoup évitent, tellement le rapport risque-récompense d’un combat contre lui est défavorable pour n’importe quel adversaire.
La nuit de Los Angeles : quand l’Amérique a pris conscience
Le 4 août 2024 restera gravée dans les mémoires comme la nuit où Martin Bakole a brisé l’Amérique. Au BMO Stadium de Los Angeles, en co-vedette du gala Crawford contre Madrimov, il affronte Jared « The Big Baby » Anderson, espoir américain jusqu’alors invaincu en 17 combats, propulsé comme le futur grand heavyweight de la nation par le légendaire promoteur Bob Arum et sa structure Top Rank. Anderson est annoncé favori. Les parieurs le donnent à -210. Le grand soir de l’Américain est censé commencer là.
Ce qui se passe sur le ring va raconter une tout autre histoire. Dès le premier round, Bakole envoie Anderson au tapis pour la première fois de sa carrière professionnelle, d’un uppercut droit sorti de nulle part. L’Américain se relève, cherche à boxer, essaie d’utiliser ses jambes et son jab des deux côtés. Mais la main gauche baissée, défaut récurrent chez Anderson, invite Bakole à marteler des droits percutants qui claquent avec une régularité implacable. Au cinquième round, la sentence tombe : un uppercut gauche suivi d’un droit plat envoient Anderson s’effondrer contre les cordes, bras ballant sur le bord du ring. Il se relève mais absorbe une avalanche de coups sans pouvoir riposter. L’arbitre arrête le combat à 2 minutes et 7 secondes du cinquième round. Victoire par TKO pour Bakole.
Après le combat, Bakole prend le micro et délivre un message clair : « Je suis une machine. C’est ce que je fais pour mon peuple au Congo, c’est ce que je fais pour l’Écosse. Je suis là pour tout prendre. Personne ne veut se battre contre moi. » Bob Arum, le promoteur d’Anderson, reconnaîtra après coup que ce combat était une erreur stratégique pour son poulain, avant d’affirmer néanmoins croire encore en son avenir. Anderson, lui, restera philosophe dans la défaite : « Je rentre chez moi retrouver ma fille. On en gagne, on en perd. »
Anderson : la blessure reste ouverte
Depuis ce soir de Los Angeles, Jared Anderson n’a pas tourné la page. Il a bien tenté un retour sur le ring en début 2025, battant le Grec Marios Kollias par décision unanime au Madison Square Garden Theater, dans une performance peu convaincante qui a davantage soulevé des questions qu’elle n’en a résolu. Un Anderson hésitant, moins tranchant, encore visiblement marqué par la brutalité du KO encaissé.
Depuis, l’Américain a publié un message sur Instagram qui en dit long sur l’espace mental qu’occupe Bakole dans sa tête : « Super combat champion, on remet ça dans quelque temps… Rien que du respect pour cette guerre… J’espère qu’on pourra le refaire. » Des mots respectueux mais dépourvus d’ambiguïté. Anderson veut sa revanche. Il ne court pas après une victoire facile pour reconstruire sa confiance : il veut remettre ça contre l’homme qui l’a détruit. Dans une interview accordée au Ring Magazine, il a même précisé sa pensée : « J’adorerais le combattre à nouveau. Je serais beaucoup plus intelligent cette fois, beaucoup plus sage. J’aurais une approche complètement différente. » Un Anderson revanchard, qui dit avoir retenu la leçon.
Sportivement, la revanche serait logique. Anderson a 26 ans, du talent brut et une base de fans solide aux États-Unis. Une deuxième victoire de Bakole consoliderait définitivement sa position dans le Top 5 mondial et ouvrirait les portes d’un combat pour un titre mondial sur le marché nord-américain. Mais la prudence s’impose : un Anderson sans la pression psychologique de son statut d’invaincu, plus préparé, ayant analysé les erreurs commises, pourrait se révéler un adversaire sensiblement différent.
Yoka réclame la revanche, et il a fait le voyage jusqu’à Kinshasa pour le prouver
Le dossier Tony Yoka, lui, est d’une tout autre nature. Il ne s’agit pas seulement d’une revanche sportive — c’est une affaire personnelle, émotionnelle, et désormais quasi diplomatique.
Tout commence le 14 mai 2022, à l’Accor Arena de Paris-Bercy. Martin Bakole y inflige à Tony Yoka la première défaite de sa carrière professionnelle. Yoka, champion olympique 2016, médaillé d’or à Rio chez les super-lourds, boxeur le plus attendu de France depuis des années, s’écroule dans son jardin face au Congolais. Une défaite qui marque un tournant douloureux dans sa carrière et dont il n’a jamais fait le deuil.
Depuis lors, Yoka a reconstruit. Il enchaîne les victoires, retrouve de la confiance, et son objectif n’a pas changé d’un iota : remettre ça contre Bakole. Mais pas n’importe où. À Kinshasa. Le champion olympique franco-congolais est arrivé dans la capitale de la RDC le 7 février 2026, accompagné de son père Victor Yoka, ancien boxeur reconverti entraîneur. Il a été reçu par le ministre des Sports et Loisirs, Didier Budimbu, puis par le président de la République, Félix Tshisekedi lui-même, à qui il a présenté sa médaille d’or olympique lors d’une rencontre à la Cité de l’Union africaine. Le message est fort : ce combat dépasse le cadre sportif, et les plus hautes autorités congolaises en sont conscientes.
« Je suis français, mais je suis aussi congolais. C’est dans mon sang. Je veux battre Martin Bakole à Kinshasa. Il faut que les Congolais me voient boxer », a affirmé Yoka. Il a également été clair sur un point qui a suscité la polémique : non, il ne changera pas de nationalité sportive. « Je suis et je resterai un champion olympique français », a-t-il déclaré le 24 février 2026, après qu’un post Instagram ambigu sur ce sujet avait enflammé les réseaux. Sa présence à Kinshasa vise à organiser un combat, pas à changer de drapeau.
De son côté, Bakole n’a pas mâché ses mots lors d’un direct sur Facebook : « S’il était un homme, il aurait déjà contacté mon équipe. Si tu veux un combat, prenez contact avec mon équipe, convainquez tout le monde, qu’on fixe une date. Moi, je suis à Kinshasa. » Une pique supplémentaire dans une guéguerre médiatique qui dure depuis des mois. Yoka avait en effet prétendu que Bakole ne devait sa notoriété internationale qu’à leur opposition de 2022. Réponse sèche du Congolais : « Je suis respecté aux États-Unis parce que j’ai battu Jared Anderson. Et en Pologne parce que j’ai battu Mariusz Wach. »
La bonne nouvelle, c’est que les deux camps ont désormais donné leur accord. Ferdinand Ilunga, président de la Fédération congolaise de boxe, a confirmé que le protocole d’accord entre les deux camps est finalisé. Le combat est prévu pour avril 2026 au Stade des Martyrs de Kinshasa, et sera programmé en lever de rideau d’un autre événement spectaculaire : une exhibition entre Floyd Mayweather et Mike Tyson. Autant dire une soirée de boxe d’une ampleur inédite sur le sol africain.
Deux scénarios, deux visions
Les deux options sur la table répondent à des logiques radicalement différentes, et Bakole doit peser chacune avec soin.
La revanche Anderson est un pari sur la crédibilité internationale. L’Américain reste un nom qui compte, un adversaire jeune, puissant, et motivé par la vengeance. Une deuxième victoire sur lui enfoncerait le clou dans les classements mondiaux et ouvrirait des portes côté marché américain, là où se négocient les plus grosses bourses de la discipline. Mais le risque existe. Anderson aura eu le temps d’analyser ses erreurs, de corriger ses défauts, et de revenir avec un plan de jeu spécifique. La défaite baissant sa main gauche et reculant en ligne droite ne se reproduira peut-être pas.
La revanche Yoka à Kinshasa, en revanche, est un événement qui transcende la boxe. Deux boxeurs d’origine congolaise, l’un formé en France, l’autre en Écosse, qui se retrouvent à Kinshasa pour une revanche chargée de sens. C’est le souvenir du Rumble in the Jungle, le mythique Ali-Foreman de 1974 sur cette même terre, qui refait surface dans les conversations. Ce combat aurait une résonance médiatique immense en Afrique, en Europe francophone, et dans toutes les diasporas congolaises du monde. Sportivement, Bakole part favori, mais un Yoka motivé, entouré d’une équipe structurée et boxant sur sa terre d’origine, pourrait se révéler plus coriace que prévu.
Streaming et diffusion : qui regardera ces combats, et où ?
La question du diffuseur est centrale, car selon le combat choisi, le paysage audiovisuel sera radicalement différent.
La boxe a connu une révolution complète dans ses modes de diffusion au cours des dernières années. Là où les fans devaient autrefois se plier aux grilles télévisées rigides des grandes chaînes hertziennes, le streaming a tout transformé. On regarde un combat de nuit sur son téléphone, depuis son lit, en pause-lecture, à la demande. Les plateformes numériques ont capté la boxe et ne la lâcheront plus.
DAZN est aujourd’hui la référence mondiale en matière de boxe en streaming. La plateforme britannique, souvent qualifiée de « Netflix du sport », propose plus de 185 soirées de boxe par an, grâce à des partenariats solides avec les grandes structures de promotion comme Queensberry, Matchroom et Golden Boy Promotions. Elle détient des droits de diffusion dans plus de 120 pays et couvre les quatre grandes fédérations mondiales : WBA, WBC, IBF et WBO. En France, un abonnement DAZN coûte 14,99 euros par mois sans engagement, et la plateforme est accessible via les principales box internet. Un abonnement DAZN donne aussi accès à des contenus exclusifs au-delà des combats eux-mêmes : documentaires, conférences de presse, pesées, accès aux camps d’entraînement, interviews exclusives. L’expérience proposée n’a plus grand-chose à voir avec le simple visionnage d’une rencontre : c’est un immersion totale dans l’univers du boxeur.
Canal+ joue également un rôle clé dans la diffusion de la boxe en France, notamment pour les combats de Tony Yoka, dont elle est l’historique partenaire médiatique. La chaîne a suivi Yoka de près, lui consacrant même un documentaire intitulé « La Conquête » qui retrace sa quête du titre mondial professionnel. Canal+ diffuse par ailleurs une partie des grandes affiches des fédérations mondiales. Un Yoka-Bakole II à Kinshasa passerait très vraisemblablement par Canal+ pour le marché français, et DAZN pour la diffusion internationale, tandis que des diffuseurs locaux congolais et africains assureraient la couverture sur le continent.
Du côté américain, c’est ESPN et sa branche streaming ESPN+ qui dominent le marché de la boxe, notamment grâce à leur partenariat historique avec Top Rank. Un Bakole-Anderson II s’inscrirait naturellement dans cet écosystème, avec une potentielle diffusion internationale assurée par DAZN. Les droits de diffusion représentent désormais un levier financier déterminant dans la boxe moderne : les budgets versés par les plateformes permettent d’organiser des galas dans des salles ou des stades qu’il aurait été impossible de remplir financièrement par les seules recettes de billetterie il y a vingt ans.
Conclusion : Bakole dicte, le monde attend
Martin Bakole n’est plus l’homme que l’on appelle quand les autres se désistent. Il est l’homme que tout le monde veut affronter parce qu’une victoire contre lui vaudrait de l’or. Anderson le veut pour se racheter. Yoka le veut pour réécrire son histoire. Le public congolais le veut pour renouer avec la fierté d’une nation qui a autrefois été la capitale mondiale de la boxe lourde.
Le protocole d’accord pour Kinshasa est signé selon la fédération congolaise. Le stade des Martyrs est évoqué. Le ministre des Sports est dans la boucle. Le président de la République a reçu Yoka. Les pièces sont en place. Il ne manque plus que la date officielle et la confirmation définitive des deux camps pour transformer ce qui ressemble à un rêve en réalité.
Une chose est certaine : le prochain combat de Martin Bakole sera un événement. Peu importe l’adversaire choisi, la boxe mondiale regardera. Les plateformes de streaming se positionneront. Les parieurs ouvriront leurs lignes. Et quelque part en Écosse, le géant de Kananga continue de s’entraîner, imperturbable, attendant qu’on vienne lui proposer ce qu’il juge être à sa hauteur.





