Le champion de l’UFC et le roi du grappling mondial s’affrontent sur une question fondamentale : quel art martial est vraiment le plus efficace dans la rue ?
Les deux combattants : qui sont-ils ?
Islam Makhachev est aujourd’hui l’un des combattants les plus redoutables de la planète MMA. Né en 1991 à Makhachkala, au Daghestan (Russie), il a grandi dans la même ville et la même culture martiale qu’un certain Khabib Nurmagomedov, dont il est le protégé et l’ami de longue date. Formé dès l’enfance au sambo et à la lutte libre, Makhachev a construit son jeu autour d’un wrestling dévastateur, d’une domination au sol implacable et d’une défense aux soumissions quasi hermétique. Champion de l’UFC des poids légers, il est régulièrement cité parmi les meilleurs combattants toutes catégories confondues. Sa vision des arts martiaux est profondément enracinée dans la tradition daghestanaise, où le sambo et la lutte sont considérés comme des disciplines totales, pensées autant pour la compétition que pour la vie réelle.
Gordon Ryan, quant à lui, est une légende du grappling pur. Né en 1995 dans le New Jersey, ceinture noire formée sous la tutelle de John Danaher, il est considéré par beaucoup comme le meilleur grappeur de sa génération, toutes disciplines confondues. Multiple champion des ADCC (les championnats du monde les plus prestigieux du grappling), Ryan a dominé des adversaires bien plus lourds que lui avec une facilité déconcertante. Son jeu technique, fondé sur les étranglements du dos, les heel hooks et une maîtrise absolue de la position, lui a valu le surnom de « The King ». Récemment, il a annoncé sa retraite compétitive en raison de problèmes de santé persistants, mais son influence sur le monde du BJJ et du grappling reste immense. Gordon Ryan n’hésite pas à prendre position sur des sujets controversés, et son intervention sur le podcast Overdogs ne fait pas exception.
Le contexte : une vieille question, toujours d’actualité
Depuis les débuts de l’UFC dans les années 1990, où Royce Gracie démontrait la supériorité du jiu-jitsu brésilien sur tous les autres styles, la question de l’efficacité des arts martiaux en situation réelle n’a cessé de faire débat. Avec l’essor du MMA et l’émergence de nouvelles disciplines comme le grappling no-gi ou le sambo, le débat s’est complexifié. C’est dans ce contexte que Gordon Ryan a récemment partagé son point de vue, provoquant une réponse inattendue de la part du champion de l’UFC.
Gordon Ryan : le BJJ, meilleur art martial contre un adversaire unique
Lors d’une apparition sur le podcast Overdogs, Gordon Ryan a défendu une position nuancée sur l’efficacité du jiu-jitsu en self-défense. Loin de la propagande habituelle qui présente le BJJ comme la solution universelle à tous les problèmes, il a apporté des précisions importantes.
« Je pense que si on le pratique correctement, le jiu-jitsu est le meilleur art martial pour faire face à un seul être humain non armé, » a-t-il expliqué. Selon lui, la capacité à contrôler un adversaire au sol, à neutraliser ses frappes et à imposer des soumissions sans nécessairement blesser grièvement l’assaillant en fait un outil particulièrement adapté aux confrontations en tête-à-tête.
Cependant, Ryan reconnaît que l’équation change radicalement dès qu’un deuxième adversaire entre en jeu. Il préconise alors une approche beaucoup plus directe : mettre l’adversaire au sol rapidement, puis l’empêcher de se relever avec des frappes au pied, sans chercher à le contrôler longuement. « Tu ne veux pas plaquer quelqu’un, monter sur lui, et que son ami arrive et te shoote dans la tête, » a-t-il illustré avec un sens de l’image qui lui est propre.
Pour appuyer son propos, Ryan a utilisé une métaphore saisissante : « Si un anaconda essaie de t’étrangler, il peut le faire assez facilement. Mais s’il y a une personne là pour dérouler la queue du serpent pendant qu’il essaie de t’enrouler, il lui devient pratiquement impossible d’étrangler quelque chose. » En d’autres termes, le BJJ est redoutable en isolation, mais ses limites apparaissent dans des scénarios de groupe.
Ryan a également reconnu la montée en puissance des lutteurs daghestanais dans le monde du grappling compétitif, notant que ces athlètes maîtrisent déjà les deux tiers du bagage technique nécessaire pour dominer en soumission, grâce à leur excellence au wrestling et à leur solidité défensive face aux étranglements et aux clés de bras.
Islam Makhachev : la rue ne commence pas au sol
Interrogé sur les propos de Gordon Ryan lors d’une interview récente, Islam Makhachev n’a pas mâché ses mots. Sa réponse traduit une vision des arts martiaux fondamentalement différente, ancrée dans sa formation daghestanaise et sa longue expérience du combat réel.
« Je ne suis pas d’accord à 100 % avec ça. Comment est-ce que tu t’allonges juste par terre dans la rue et tu dis : ‘Allez, c’est un contre un’ ? Tu ne vas pas juste t’allonger et dire : ‘On commence de là.’ Tu dois te battre d’abord, commencer dans tes positions debout, » a-t-il déclaré, pointant du doigt ce qu’il perçoit comme l’angle mort du raisonnement de Ryan : le BJJ de compétition présuppose un début de combat au sol, ce qui ne correspond pas à la réalité d’une agression dans la rue.
Makhachev va plus loin en valorisant le sambo, la discipline dans laquelle il a été formé, comme étant plus adaptée aux situations de rue. « Si tu compares le sambo et le jiu-jitsu, je pense que le sambo est bien plus fort. On l’a utilisé dans la rue de nombreuses fois, » a-t-il affirmé, s’appuyant sur des expériences concrètes plutôt que sur des arguments théoriques.
Mais le champion de l’UFC a tenu à ne pas réduire le débat à une guerre de chapelles entre styles. Il a insisté sur l’importance de l’adaptation au MMA comme véritable creuset qui transcende les limitations de chaque discipline prise isolément. « Le jiu-jitsu seul, le sambo seul — rien de tout ça ne fonctionne comme ça. Tout doit être adapté au MMA. » Il a ainsi mis en avant la philosophie de son équipe, qui consiste à prendre le meilleur de chaque art martial et à le retravailler en fonction des exigences réelles du combat. « Dans notre salle, parmi les enfants, nous avons réussi à adapter nos sports de base mieux que quiconque. Nous avons fait des ajustements au sambo, mais la base reste le sambo. On peut modifier les techniques, ajouter ou supprimer des éléments, et tout adapter pour le MMA. Je pense qu’on l’a fait mieux que n’importe qui d’autre. »
Un débat qui dépasse les deux hommes
Cet échange entre Makhachev et Ryan illustre une tension plus profonde dans le monde des arts martiaux : celle qui oppose les disciplines de compétition, avec leurs règles et leurs contextes contrôlés, à la réalité chaotique d’un affrontement dans la rue. Le BJJ a révolutionné la compréhension du combat rapproché, et ses apports sur le plan technique sont incontestables. Mais comme le souligne Makhachev, une agression réelle commence rarement avec deux combattants au sol face à face, prêts à s’engager dans un duel technique.
La vérité se situe probablement quelque part entre les deux positions : le BJJ offre des outils précieux pour gérer un adversaire à terre, mais une formation complète intégrant le travail debout, les projections et la conscience situationnelle reste indispensable pour faire face aux imprévus de la réalité. C’est précisément ce que le MMA, dans sa forme la plus complète, s’efforce de synthétiser — et les Daghestanais, à en croire Makhachev, y ont peut-être réussi mieux que quiconque.





